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S’initier aux marchés à terme pour sécuriser ses marges

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Avec la fin des quotas et les fluctuations des cours des matières premières, les éleveurs laitiers doivent se protéger contre les risques de dégradation de leurs marges. Le CER France Brocéliande et Le Mag XXLait ont réuni des éleveurs pour réfléchir à l’utilisation des marchés à terme comme l’un des outils de sécurisation des marges.

Hervé Gaté et ses deux associés, installés en Gaec à Chèvreville dans la Manche, ont toujours connu une forte volatilité des cours car, en plus de produire un million de litres de lait, ils gèrent un atelier de 220 truies. Ils ont calculé qu’avec les évolutions du prix des aliments et du porc, la marge de leur atelier porcin peut varier de 300 000 € d’une année sur l’autre. Dès la fin des années quatre-vingt-dix, ils ont cherché à sécuriser leur marge. Le coût alimentaire représente 70% des coûts de production du porc. C’est pourquoi, dès le début des années 2000, ils ont obtenu de l’un de leurs fournisseurs d’aliments des contrats sur les prix à livraison différée. En 2004, ils se forment aux marchés à terme pour couvrir leurs ventes de céréales et leurs achats d’aliments et en 2011, le Gaec investit dans une fabrique d’aliment toujours dans un souci de maîtriser le coût alimentaire.

Couvrir ses risques

Pour Hervé Gaté, il faut utiliser différents outils pour sécuriser sa marge. « Contrat physique à terme, marchés à terme et fabrication à la ferme nous permettent d’agir sur notre coût alimentaire. Et, depuis 2015, avec Syproporcs, notre groupement porcs, nous cherchons à garantir un prix du porc sur un moyen terme avec des contrats SWAP ». William Palmen conseiller au CER Brocéliande approuve : « aujourd’hui, avoir de bons résultats techniques est indispensable mais n’est plus suffisant. Identifier ses risques et maîtriser les outils pour les couvrir fait partie du métier d’éleveur. Et le risque de vendre à perte est important avec la forte volatilité des cours ». Pour maîtriser leur coût alimentaire, les éleveurs présents à la table ronde ont déjà initié différentes stratégies: contrats sur 6 mois avec leurs fabricants d’aliments, contrats physiques à livraison différée jusqu’à 18 mois passés par l’intermédiaire d’un courtier (1), l’autonomie alimentaire avec la culture de fourrages riches en protéines, le traitement des céréales ou le pâturage.

Aujourd’hui, la couverture des achats d’aliments sur les marchés à terme n’est quasiment pas utilisée par les laitiers. « Pourtant, par rapport aux contrats physiques, les avantages sont vraiment intéressants » argumente le conseiller du CER qui a une grande expérience de l’usage des marchés à terme grâce à ses fonctions antérieures. Les marchés à terme permettent de garantir les prix sur une période beaucoup plus longue que les contrats physiques. « En mai 2016, un éleveur peut en théorie sécuriser son prix d’achat du tourteau de soja jusqu’en octobre 2019. Pouvoir agir sur une durée de plus de deux ans autorise une meilleure couverture ». Pour lui, utiliser les marchés à terme, ce n’est pas spéculer, bien au contraire, c’est sécuriser ses prix d’achat. « L’objectif sur les marchés à terme c’est de garantir son prix d’achat des aliments par rapport à un prix objectif. L’éleveur n’achètera pas toujours au meilleur prix mais à un prix proche de celui qui lui convient ». L’encadré en page 22 décrit grâce à une simulation comment les marchés à terme contribuent à sécuriser les prix d’achat des aliments.

Christian Dubois (CER France Brocéliande) animateur de la table ronde.
William Palmen conseiller au CER France Brocéliande : ses fonctions précédentes au sein du CER l’ont conduit à accompagner des céréaliers dans l’usage des marchés à terme.
Luc Mangelinck responsable des études au CER.

S’initier avec les options

Il conseille également aux éleveurs de s’intéresser aux options PUT et CA LL (2) qui ont trois grands intérêts pour lui. «1/ Elles permettent d’améliorer son revenu avec un risque encadré. Quand le cours du tourteau de soja était historiquement bas comme en ce début d’année (3), acheter des options à la hausse sur 18 mois sur 100 tonnes de soja même à 20€ n’était pas très risqué d’autant plus que vous pouvez exercer votre option à n’importe quel moment. Pour un coût de 2000 €, vous auriez gagné autour de 8000 €. 2/ Contrairement aux contrats physiques, les options permettent de se couvrir sans avoir besoin de grandes capacités de stockage puisqu’il n’y a pas de livraison de marchandise. 3/ Enfin, les options sont un excellent moyen de s’initier aux marchés à terme en contrôlant les risques puisque le coût est connu».

«Ce qui est également intéressant avec les marchés à terme c’est d’acquérir une culture économique, de mieux connaître ses marchés et moins les subir » témoigne Hervé Gaté qui en fait l’expérience pour ses achats d’aliments porcs et la vente des céréales. « A conditions, d’aimer les chiffres, de libérer du temps pour se former et s’informer au quotidien » prévient William Palmen. « En effet, tous les jours, il faut se connecter, s’informer sur l’évolution des cours, les prévisions mais également sur la parité euro / dollar » confirme l’éleveur. Pour lui, « la bonne formule pour s’initier et acquérir de l’expérience, c’est le club où on progresse tous ensemble ». Certains éleveurs présents à la table ronde font effectivement remarquer qu’ils se sont formés aux marchés à terme mais qu’ils ne pratiquent pas car ils manquent d’assurance.

Persévérer

Une autre clef de la réussite selon Hervé Gaté c’est de partager entre associés que l’objectif du marché à terme « n’est pas d’avoir le meilleur prix mais d’acheter ou de vendre à un prix objectif. Certaines années, le marché vous donnera tort car les cours des tourteaux vont baisser, mais il faut persévérer ». De plus, tous les membres de son exploitation sont associés aux décisions de couverture sur le marché à terme et chacun peut donner son avis. Ces pratiques permettent de prévenir les conflits entre les associés lorsque les prix baissent et que l’opération se solde par un compte négatif. C’est une crainte soulevée par les éleveurs présents à la table ronde.

En conclusion, William Palmen souligne que les marchés à terme sont « un outil exceptionnel pour palier la volatilité de certains prix et protéger une partie du revenu à l’avance ». Mais aujourd’hui, il n’existe pas d’outils sur le marché à terme pour garantir le prix de vente du lait et donc sécuriser plus complètement les marges. Certains industriels commencent à proposer des contrats SWAP pour garantir un prix pendant une période donnée. Ainsi, sur le premier semestre 2016, des producteurs de porcs de Syproporcs (dont Hervé Gaté) et Herta ont conclu un contrat SWAP au prix de 1,28 € / kg. Si la cotation du porc est inférieure à ce prix, Herta verse aux producteurs la différence de prix. A l’inverse, si le cours augmente, ce sont les éleveurs qui reversent à Herta la différence. « Pour sécuriser sa marge, il faut à la fois garantir ses prix d’achats et son prix de vente » insiste Hervé Gaté.

Un cas concret pour illustrer les intérêts des marchés à terme

En avril 2016, Damien anticipe un besoin de 90 tonnes de tourteau de soja pour juillet 2017. Le prix qui lui convient pour maintenir son coût alimentaire est de 360 € / T (= son prix objectif).

• A cette date (en avril 2016), son courtier lui propose 340 € /T pour une livraison en juillet 2017 et le cours sur le marché à terme (MAT) de Chicago est de 300 € / T CBOT.

• Damien envisage 3 choix possibles :

  1. Il attend juillet 2017 pour commander dans l’espoir d’une baisse des cours.
  2. Il se couvre sur le marché à terme (MAT) au prix de 300 € / T CBOT.
  3. Il passe commande par l’intermédiaire de son courtier pour une livraison en juillet 2017. En plus, il prend une option PUT (à la baisse) sur le MAT pour améliorer son prix d’achat si le marché baisse : prix d’exercice 300 € / T CBOT avec comme coût de l’option 10 € / T.

Conséquences financières des choix de Damien si le cours du tourteau de soja monte ou baisse en juillet 2017:

Commentaires :
• Avec des évolutions des cours du tourteau de soja réellement observés depuis 2012, les choix 2 et 3 permettent d’obtenir un prix voisin du prix d’objectif. Le choix 2 permet de garantir le prix d’achat et le choix 3 permet de l’optimiser en exerçant des options.
• Le choix 1 est spéculatif car le prix d’achat varie de 320€ à 460€ / T soit un écart de marge de 12 600 €.
Remarque : Ne sont pas pris en compte dans ces calculs : la variation de parité € / $ (et sa couverture) et la variation de la « base » (écart fluctuant entre le prix MAT et le marché physique).

Ont participé à la table ronde organisé par le CER France Brocéliande et Le Mag XXLait :

Jean-François Mérel, Gaec MEREL à Monterfil (35)

  • 4 associés.
  • 1,2 millions de litres de lait.
  • Sécurise son coût alimentaire en achetant des matières premières avec des contrats physiques à un an et en développant l’autonomie alimentaire avec des céréales traitées et une trentaine d’ha de méteils.

Jean-François-Mérel

Arie-UitenbroekArie Uitenbroek, SCL Champinière à Feins (35)

  • Installé en couple avec un salarié.
  •  1 million de litres de lait.
  • Sécurise son coût alimentaire avec l’exploitation de l’herbe en ensilage (30% de la ration hivernale) et au pâturage (100% de la ration au printemps).

Stéphane Chollet, Gaec Coët-Galann à Pleugueneuc (35)

  • 5 associés.
  • 1,5 millions de litres de lait.
  • Sécurise son coût alimentaire avec la culture de la luzerne et de betteraves fourragères et achètent son tourteau de soja jusqu’à 18 mois avant la livraison grâce à des contrats physiques passés par l’intermédiaire d’un courtier.

Stéphane-Chollet

Bertrand-JubaultBertrand Jubault, Gaec de Chenille à Saint-Léger des Prés (35)

  • 4 associés.
  • 1,9 millions de litres de lait.
  • Passe des contrats sur six mois avec son fabricant d’aliment.

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